dimanche 11 déc. 2016

De nouveaux modèles pour une bibliothèque musicale hybride : Introduction

par Nicolas Blondeau (membre du CA de l’ACIM, membre du groupe de travail ABF « Bibliothèques Hybrides »)

Introduction de l’article proposé à la publication dans Musique en bibliothèque (ouvrage à paraître).

En deux décennies, l’accès à l’information musicale a changé radicalement. Avec humour, le blog Hypebot (1) comparait les journées d’un auditeur de radio, amateur de musique, en 1990 et, vingt ans plus tard, en 2010 :

1990 – 9h du matin : L’auditeur entend une chanson qu’il aime à la radio, et n’a aucune idée de qui la chante. A 23 h 30 : L’auditeur entend à nouveau la chanson qu’il aime à la radio et n’a toujours aucune idée de qui la chante.

2010 – 9 h du matin : L’auditeur entend une chanson qu’il aime à la radio, et n’a aucune idée de qui la chante, il tape dans Google les deux lignes de texte dont il se souvient, puis regarde le vidéo clip sur Youtube, puis lit la biographie complète du groupe sur Wikipédia, puis télécharge illégalement l’intégralité de la discographie du groupe, puis fait une mashup avec la chanson et une vidéo qui circule sur Internet… et l’upload sur Youtube, puis rejoue la chanson avec la guitare en plastique d’un jeu vidéo musical en établissant un nouveau record ! A 23h30, l’auditeur regarde le groupe jouer la chanson dans un show télévisé de 2ème partie de soirée, il va sur les réseaux pour dire à tout le monde à quel point le groupe est nul.

Le parallèle entre deux époques, pas si éloignées l’une de l’autre, est révélateur du bouleversement engendré par les technologies numériques. Cependant, si l’exercice contient une large part de vérité, épicée d’ironie (tout ça pour ça), la démonstration tend à accréditer l’hypothèse selon laquelle il n’existe pas, et n’a jamais existé de lieux ressources où l’auditeur puisse venir poser une question, demander un renseignement, enrichir sa culture musicale. Concevoir ainsi l’auditeur mélomane, passé ou présent, comme un être isolé du monde et ne comptant que sur ses propres moyens, n’est pas juste. L’écoute de la musique est une pratique qui se situe aussi dans un cadre social.

Les quinze glorieuses (1988-2003) du CD

En 1990, les disquaires étaient encore nombreux et constituaient un réseau dense de professionnels passionnés chez qui les amateurs pouvaient venir demander un conseil et un renseignement.

Parallèlement, une grande partie des bibliothèques municipales et départementales, depuis la fin des années 80 étaient devenues des médiathèques et proposaient des secteurs musique. Ces espaces, appelés aussi discothèques, disposaient de collections de musique enregistrée riches et diversifiées, accompagnées d’ouvrages de référence (dictionnaires, encyclopédies, guides d’écoute) permettant une recherche documentaire assez approfondie. A cette époque, Allmusic guide n’était pas encore une base de données en ligne, mais un épais volume imprimé qui rendait déjà bien des services. De son côté, l’amateur de musique classique venait à la discothèque consulter le catalogue général annuel des disques classiques de Diapason pour trouver les références d’un disque, ou fixer son choix sur une interprétation. Une époque bénie pour les discothécaires qui se sentaient reconnus dans leurs compétences, d’autant qu’ils avaient suivi une formation initiale diplômante : le Certificat d’Aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB) – option musique.

Pendant plus de quinze ans, les discothèques ont rencontré un grand succès auprès du public en offrant une opportunité sans précédent pour découvrir tous les genres de musique ; dont celles que l’on n’entend pas, ou rarement à la radio, telles que le jazz, la musique classique et contemporaine, les musiques du monde traditionnelles ou modernes, les musiques de films. Durant cette période, les fabricants de K7 vierges, puis de CD-R vécurent sans doute leurs plus belles années, la discothèque étant devenue selon la formule d’Arsène Ott, la fiancée du pirate (2) .

2012, le paysage après la bataille

Aujourd’hui, le paysage de l’information musicale apparaît très différent. Les nouvelles technologies liées au développement du numérique ont radicalement transformé les pratiques culturelles des Français, avec une forte progression de la culture de l’écran (3) .

Comme le note Julià Figueres Pérez, bibliothécaire musical à Barcelone, « les intermédiaires traditionnels pour la fourniture de la musique enregistrée (magasins de disques et bibliothèques publiques) ne sont plus incontournables. Il faut compter désormais avec les plates-formes de vente et d’échange de fichiers musicaux, ainsi qu’avec les sites web des producteurs et des éditeurs (artistes ou labels) dont l’audience est devenue massive et préférentielle. Si la mission du bibliothécaire est d’être un intermédiaire entre l’information et les utilisateurs, alors qu’en est-il aujourd’hui ? » (4)

Doit-on en déduire, qu’à l’instar des magasins de disques, les médiathèques sont également appelées à disparaître ? L’offre musicale en ligne, par son abondance et son accessibilité, rend-elle définitivement obsolètes les collections acquises au fil des années par les bibliothèques ? Que peuvent nos discothèques face à Deezer ? se demandait déjà en 2008 l’auteur du blog Bibliothèques 2.0. (5). A première vue, le combat semble mal engagé pour les médiathèques, même si une analyse de détail de l’offre proposée par les sites de streaming (6) révèle aussi les failles du tout numérique en ligne.

L’économie de la musique enregistrée n’a pas terminé sa mutation. Si les ventes de CD continuent de fléchir, la croissance de la musique numérique peine à compenser cette baisse, la part du marché du numérique reste encore inférieure à 25%. C’est dans ce contexte que l’ACIM affirmait dans un manifeste : Si la place du support CD pourrait être amenée à se réduire à moyen terme, sa présence reste pour l’instant la meilleure manière de matérialiser dans nos locaux une offre musicale hybride, c’est à dire mélangeant collections physiques et collections dématérialisées. (7)

Musique et médias sociaux

L’information musicale a un bel avenir, pour peu qu’elle continue de se concrétiser dans ce lieu de socialisation qu’est la médiathèque, lieu de contacts, d’échanges et d’assistance et à condition qu’elle se donne les moyens de s’ouvrir à l’écoute et de partager ses ressources sur les différents réseaux sociaux.

De nouvelles bibliothèques musicales hybrides

De plus en plus de bibliothèques musicales présentent et proposent aujourd’hui leurs services et leurs collections en ligne. Ces bibliothèques ne sont pas pour autant devenues des bibliothèques virtuelles, totalement dématérialisées, mais des bibliothèques hybrides. L’intitulé bibliothèques hybrides, souligne la complémentarité, l’intégration du physique et du numérique. « Ce concept reconnaît donc que ni les services « traditionnels », ni les services électroniques ne sauraient en eux-mêmes constituer des solutions appropriées. » (8)

Cette présentation a pour objet de rendre compte des expériences et des réalisations en cours dans les bibliothèques publiques, articulant l’information musicale avec l’utilisation des technologies numériques, et cela autour de 7 axes :

1. la collection : les offres de prêt numérique et de streaming

2. l’installation : les dispositifs d’écoute sur place

3. l’initiation à la musique numérique

4. la question : les catalogues 2.0 et les renseignements aux usagers

5. la médiation : la production de contenus

6. la participation : l’activité sur les médias sociaux

7. la mutualisation : les structures et outils de coopération

Ces expériences et ces réalisations en cours dans les bibliothèques publiques sont répertoriées sur la page Bibliothèques musicales hybrides à cette adresse sur le site Bibliopédia en adoptant ces mêmes catégories :

http://www.bibliopedia.fr/index.php/Bibliothèques_musicales_hybrides

Notes :

1. Chart: The New 24 Hour Song Discovery Cycle, Hypebot, <http://www.hypebot.com/hypebot/2010/08/chart-the-new-24-hour-song-discovery-cycle.html>

2. Ott, Arsène, « Musique en bibliothèque : la fiancée du pirate ? », 2007, <http://www.acim.asso.fr/2007/07/musique-en-bibliotheque-la-fiancee-du-pirate-pour-lire-larticle-complet-ouvrir-ou-telecharger-le-fichier-ci-associe/ >

3. Les pratiques culturelles des français à l’ère numérique, Département des Études de la Prospective et des statistiques du Ministère de la Culture (DEPS), 2008, < http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/ >

4. Figueres Pérez, Julià ; Villanueva Fontanella, Josep Lluis, « Spotify et les bibliothèques : l’expérience de la bibliothèque Vapor Vell de Barcelone », 2 septembre 2010, <http://www.acim.asso.fr/2010/09/spotify-et-les-bibliotheques-lexperience-de-la-bibliotheque-vapor-vell-de-barcelone/ >

5. < http://bibliotheque20.wordpress.com/2008/08/11/que-peuvent-nos-discotheques-face-a-deezer/ >

6. Blondeau, Nicolas ; Cornière, Sophie ; Queyraud, Franck, « Musique dans les nuages, Musique dans les nuages : Deezer, musicMe, Bibliomédias, Spotify : une première analyse de l’offre (RNBM, Aix 2010) », 8 avril 2010, < http://www.slideshare.net/mediamus/musique-dans-les-nuages-deezer-musicme-bibliomdias-spotify-une-premire-analyse-de-loffre >

7. « La musique a toute sa place en bibliothèque », Association pour la coopération des professionnels de l’information musicale, 2011, <http://www.acim.asso.fr/2011/06/la-musique-a-toute-sa-place-en-bibliotheque/>

8. Brophy, Peter, La bibliothèque hybride, bbf, 2002,t. 47, n° 4, <http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2002-04-0014-002>

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