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La musique a-t-elle la mmoire qui flanche ?

mercredi 21 novembre 2007, par Arsne Ott

Une collection de disques est comme la trace laisse par nos coutes musicales successives. On peut s’en loigner, y revenir souhait. Comment faire en sorte que notre traverse musicale d’Internet n’ouvre pas sur un territoire de l’oubli ?

En contrepoint amical et philosophique aux annonces faites sur la fin du disque, je vous renvoie vers la lecture de l’article de Laurent de Wilde "Perte de mmoire" publi dans le dernier Jazz Magazine (p. 17 N° 586 Nov. 2007).

Ceci non pas pour faire de la rsistance au changement, mais plutt pour attirer votre attention sur le fait, que derrire la gnralisation des nouveaux modes d’appropriation de la musique, nous pouvons aussi perdre ou manquer quelque chose. En mme temps que nos exprimentons les usages lis au tlchargement de musique, il nous faut veiller la sauvegarde d’autres usages, d’autres pratiques d’coutes en lien avec des collections physiques.

Il me semble que derrire les messages de Gilles Rettel diffuss rcemment sur cette liste (annonces rcentes lies l’abandon mme provisoire du disque par Radiohead et Saul Williams) on peut aussi lire (ou entendre martel clou par clou autour du cercueil) la chronique d’une mort annonce du disque. Bien qu’ la base ces messages cherchent avant tout partager avec nous un travail de veille documentaire (ce que Gilles Rettel fait d’ailleurs avec un regard aiguis et prvenant), il n’empche qu’ils scandent aussi les pas d’une histoire en marche dont nous pourrions nous sentir exclus.

Bref nous avons l’impression d’assister chaque fois au geste inaugural (hier c’tait Myspace, aujourd’hui c’est Radiohead) qui renversera les perspectives de la diffusion musicale et nous loignera chaque jour un peu plus du rivage de notre public.

Y aura-t-il ou non un avant et un aprs la mise en ligne de l’album « In rainbows » de Radiohead ? Je n’oserai l’affirmer, mais c’est l’vidence la premire fois que le tlchargement d’une oeuvre musicale obtient une telle visibilit, du fait de la notorit du groupe. [1]

Or derrire ce qui ne pourrait tre qu’un parti pris stratgique, il nous faut tre attentif ce que nous ne perdions pas au passage quelque chose d’essentiel, de constitutif de notre mtier, voire de la capacit de tout individu, de toute collectivit prendre possession des contenus travers les choses.

C’est sur ce terrain que nous entrane (non sans a priori) Laurent de Wilde lorsqu’il s’interroge dans son article sur les flux musicaux o "du coup la musique devient comme un service, comme le gaz ou l’eau chaude. Si on ne paye plus, on vous la coupe, tout simplement". Ainsi selon lui le "stade suprme de la consommation [...] consiste ne rien possder mais tout avoir en abonnement, en flux..."

"Du coup je me suis rendu compte d’une chose [dit-il] : heureux papa d’un fils de 16 ans pratiquant l’iPod depuis plusieurs annes et grand consommateur de musique comme tous les ados de son ge, j’ai ralis qu’arriv l’ge adulte, il aurait une collection de livres, de BD, de baskets [vision trs optimiste de l’auteur quant l’usage et la dure de vie de ces dernires], de T-shirts, mais il n’aurait PAS DE COLLECTION DE DISQUE. Que des fichiers mp3 quelque part dans des disques durs." Le comparatif personnel (mon ado) est sans doute un peu caricatural, mais il ne sert ici qu’ nous alerter :

"Depuis la Rennaissance et les "ars memoriae", les spcialistes de la mmoire ont dcouvert que celle-ci conserve les connaissances d’autant mieux qu’elles ont une existence concrte dans l’espace. Autrement dit, on se souvient mieux du contenu d’un livre dont on sait qu’il est rang dans une bibliothque que de la teneur d’un blog comme celui-ci lu dans un ordinateur sur l’Internet."

"Comment les gnrations futures vont-elles organiser leur connaissance de la musique ? Puisqu’il n’y a plus de spatialisation (la collection de disque) comment vont-elles se souvenir de qui a jou quoi ?"
« Alors est-ce que toute cette musique entendue ne va pas se changer en eau tide s’coulant dans les siphons de l’oubli ? »

Nous savons bien qu’Internet nous permet de documenter la musique d’une faon nouvelle, mais il m’apparat comme important que ces nouvelles ressources fassent l’objet d’un got qui s’affirme et laisse des traces dans la mmoire de chacun de nous en fonction de son parcours de dcouverte, de ses coutes, de ses attachements. Au moins dans le cadre des missions qui sont les ntres.

Un certain nombre d’outils (iTunes pour ne citer qu’un des logiciels les plus courants) nous permettent d’organiser, de partager nos coutes ou de marquer nos prfrences. Les rseaux du Web 2.0 nous ont initis de nouveaux horizons d’changes, d’information et de co-cration. Encore faudra-t-il vrifier dans la dure l’effet que je qualifierai de structurant de ces nouveaux modes d’appropriation.

Sera-t-il plus riche ou plus pauvre en comparaison de la pratique, l’exprience ou de la confrontation au quotidien d’une collection physique de disques ? L’change tel qu’il existe sur le web, est-il de nature supplanter les autres formes d’changes qui ncessitent un contact direct soit des individus entre eux, soit des individus l’objet (cf. aussi toute la symbolique lie l’change dveloppe en son temps par Marcel Mauss) ?

Il me semblerait illusoire de vouloir rpondre par l’affirmative ou la ngative ces questions, c’est pourquoi je pense au contraire qu’il nous faut jouer sur les deux tableaux :

Le tableau des possibilits que nous offre Internet avec des facilits de recherche d’information, de participation la connaissance et de transformation des savoirs sans prcdent (les bibliothques ont leur carte jouer sur ce terrain cf. la synthse propose rcemment par Nicolas Blondeau http://www.acim.asso.fr/spip.php?article209), celui dans un mme ordre d’ide que nous pourrions dessiner en intgrant de faon raisonne dans nos futurs portails documentaires les outils de dialogue et de co-production du savoir dvelopps sur le web 2.0 .

Le tableau que nous offre une collection physique, qui est comme une passion ou un parcours musical qui s’est matrialis ou a pris forme dans l’espace d’une bibliothque, afin de nous donner une vue d’ensemble sur la musique, preuve de passages multiples ou d’une traverse culturelle en vue de forger un got personnel ou public.

Par contre il serait prmatur ou rtrograde de considrer qu’un des tableaux doive oblitrer l’autre.

(message diffus le 21 novembre 2007 sur la liste discothecaires)
Bien cordialement
Arsne OTT
Prsident de l’ACIM


[1Un peu comme comme l’ont t leur poque les dcisions des Beatles de ne plus donner de concert, de Glenn Gould de se retirer dans ses studios d’enregistrement (ce dernier ayant d’ailleurs t visionnaire quant aux nouveaux modes d’appropriation de la musique). Accessoirement le geste, la posture des Beatles ou de Glenn Gould n’ont d’ailleurs jamais empch quiconque d’aller au concert pour y dcouvrir d’autres artistes, mais ils annonaient le passage une autre manire de comprendre la musique, pour les crateurs comme pour les mlomanes.

Messages

  • Je suis tonn que cet article n’ait pas encore suscit de raction... Pour ma part, en tant que bibliothcaire musical, je souscris aux pistes voques ici, en privilgiant toutefois la collection physique, jusqu’ici suprieure sur le plan de la restitution sonore ; mais je m’interroge, et je ne pense pas tre le seul, sur sa subjectivit ici voque...
    En mdiathque, elle va porter la marque de la personne charge des acquistions avec, videmment, le risque de ngliger des pans importants du patrimoine musical. Car c’est bien de patrimoine transmettre dont il est question ici non ?

  • Je crois que si cet article n’a pas dclench une tonne de ractions, c’est parce que nous sommes dans la perplexit la plus totale et que, comme nous l’avons dit souvent au cours de nos rencontres, personne ne sait de quoi demain sera fait. Je me suis fait la mme rflexion que Laurent de Wilde sur les non-collections de cd des ados d’aujourd’ hui (j’en ai aussi la maison) : pour l’instant, la seule chose que je peux faire est de leur en offrir, ce qu’ils apprcient d’ailleurs. J’ai lu quelque part que la mmoire la plus vive qu’il reste aux personnes ages est celle de leurs 18-30 ans : il leur restera donc forcment quelque chose. Le plus redoutable reste l’ventuel bug international monstrueux qui effacerait tout ! Pour en revenir aux bibliothques, n’ allons-nous pas devenir des lieux de conservation de la culture musicale, " l’insu de notre plein gr", puisque notre mission tait aux antipodes de a jusqu’ maintenant ? En mme temps, tous ces questionnements nous permettent de ne pas nous endormir sur les lauriers du dbut des annes 2000, o nous croulions sous les prts de disques...