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Lettre ouverte Madame Christine Albanel, Ministre de la Culture et de la Communication

Les « natifs bibliothques » s’attachent la musique

vendredi 4 avril 2008, par Arsne Ott

Lettre ouverte Madame Christine Albanel, Ministre de la Culture et de la Communication


Par Arsne Ott, Prsident de l’ACIM (Association pour la Coopration des Professionnels de l’Information Musicale)

Copie  : Monsieur Benot Yvert, Directeur de la Direction du livre et de la lecture

Strasbourg le 28 mars 2008

Les « natifs bibliothques » s’attachent la musique

Madame la Ministre,

La musique a bnfici tout au long du 20me sicle des changements technologiques qui lui ont permis de faire voluer l’coute et la crativit de l’auditeur. C’est la numrisation de la musique qui nous a permis,
avec le disque compact, de faire nos premires expriences d’coute alatoire ou programme, d’avoir recours des informations codes combines aux contenus musicaux... etc.

Une premire porte s’est ainsi ouverte sur la culture numrique et les bibliothques musicales ont trs vite su mettre profit les avantages (absence d’usure, coute intgrale, taille limite...) offerts par le disque compact. A chaque nouvelle avance technologique elles se mobilisaient pour intgrer de nouveaux supports, de nouveaux contenus et permettre ainsi de nouveaux usages.

Dans le mme temps un grand nombre de professionnels taient conscients que la musique se devait d’exister en bibliothque non seulement travers un seul support, mais travers toute action, tout dispositif susceptible de former le got et de crer un attachement musical.

Adhrer au changement ?

L’objet de cette lettre est prcisment de vous alerter sur le fait que la place de la musique en bibliothque ne se fait plus aujourd’hui avec cette mme adhrence aux changements technologiques.

De ce fait l’une de nos missions, documenter la musique sous toutes ses formes pour en faciliter l’accs au plus grand nombre, se voit progressivement remise en cause.

La musique a t la premire concerne par les bouleversements lis au tlchargement, mais ce qui tait vrai hier pour la musique, l’est devenu aujourd’hui pour l’image et pour les documents imprims.

Les bibliothques sont restes en marge de la rvolution numrique et n’ont pas encore pu jouer pleinement leur rle en matire d’identification, de collecte, d’organisation et de communication des sources musicales digitales.

Pourquoi ce sentiment de relgation ? Cela s’explique en partie par :

– la difficult de pouvoir adosser notre activit un cadre juridique propice la diffusion de la culture digitale en bibliothque ;

– un accs de nouveaux services numriques qui doit souvent tre ngoci au coup par coup, avec les reprsentants d’une conomie mergente (plates-formes de tlchargement, producteurs d’information
virtuelle...) qui n’ont que peu l’habitude de travailler avec les bibliothques (la rciproque tant aussi vraie) ;

– la complexit d’une offre numrique en perptuel changement, qui nous demande de multiplier les modles d’accs l’information musicale.

Thmatiques autour desquelles l’ACIM n’a cess d’interpeller ses adhrents et les professionnels de l’information musicale afin d’explorer de nouvelles solutions.

Se dlester de la musique ?

La frilosit d’une partie des professionnels de l’information et le contexte gnral d’une conomie du disque en plein bouleversement (pour la France la baisse du march du support musical aura t de 18,3 %
en 2007 par rapport l’anne 2006) ont conduit parfois une crispation de l’offre documentaire en bibliothque, avec pour principale cible la diminution (parfois mme la disparition) de l’offre en matire de
musique.

Le risque est rel de voir certaines bibliothques ou collectivits chercher se dlester de la musique, la considrant comme un secteur en crise. Or ce qui est en jeu ici ce n’est pas tant la crise de la musique, que
les prjugs et le climat d’oraison funbre que cette dernire permet de vhiculer. Il est toujours plus facile, dans une priode de mutation, de dcrter la fin de quelque chose (en ce qui nous concerne la mort du
disque), que d’imaginer le changement ou d’apprivoiser les bouleversements en matire artistique, technologique, conomique et culturelle.

Or force est de constater que les outils de la cration, de la diffusion et de l’coute musicale n’ont jamais t aussi largement sollicits et diffuss. Ce n’est donc pas tant une crise de la musique que nous
assistons qu’ un renouveau dans notre faon d’avoir prise sur elle.

Renverser les perspectives en partant des expriences numriques lies la musique.

Plutt que de cder la tentation qui serait de sacrifier en bibliothque le disque par rapport au livre et de faire rapparatre le spectre de discours lgitimistes, nous pourrions renverser la perspective et considrer la musique en bibliothque comme le secteur appropri pour la mise en oeuvre d’offres de services numriques. Expriences qui pourraient ensuite tre transposes d’autres domaines, afin de dfinir de nouveaux modles d’accs l’information.

Cette vision des bibliothques comme lieu d’expression de la culture numrique peut trs bien s’imaginer ds prsent afin de permettre :

– l’amateur de re-composer la musique ;

– au lecteur de co-signer le livre qu’il est en train de lire ;

– la musique d’exister, par-del les objets (disques, livres ou partitions), travers des outils numriques de mdiation ;

– l’ide de lecture, d’coute, d’image, de se dissocier de l’objet matriel pour renvoyer celle de rencontre ou d’change virtuel ;

– l’usager se frotter l’oeuvre, de toucher la musique avec ses mots, ses tags ;

– au mlomane de souligner ses prfrences musicales l’aide de « marque-plages » ;

– l’utilisateur de partager ses gots afin de participer une lecture ou une coute collaborative ;

– l’laboration d’une communaut du savoir « en temps rel », capable de dvelopper et de maintenir les outils technologiques les plus performants (suites de logiciels...), mais aussi de susciter le dbat, de
transmettre des connaissances, d’indexer, d’archiver, d’annoter ou de valider des contenus...

Comprendre les enjeux lis la culture numrique

Face un paysage documentaire qui ne cesse de se recomposer, il nous faudrait pouvoir dessiner avec souplesse les contours de notre activit. Face l’abondance de l’offre numrique, il nous faudrait rechercher
une abondance de solutions. Sachant que demain quelqu’un trouvera un algorithme ou crira les lignes de codes qui vont nouveau tout bouleverser et crer un autre modle d’exploitation de la musique ou du
savoir.

Le risque est grand de voir l’cart entre les bibliothques et l’offre musicale numrique se creuser. Faisons en sorte que notre cadre juridique nous rapproche du public au lieu de nous en sparer. S’il existe des dcalages temporels entre l’action publique et les pratiques numriques, il ne faudrait pas que cela nous oblige courir derrire le changement, alors qu’il nous appartient au contraire de l’anticiper, d’en
comprendre et d’en partager les enjeux.

Les bibliothques continueraient ainsi incarner le point d’quilibre entre les pratiques individuelles et les formes de vie collective, matrialiser le point de ralliement entre les pratiques culturelles numriques et l’accs physique avec une offre documentaire ou les personnes susceptibles d’en faire la mdiation.

Elles sont aides en cela par leur implantation de proximit dans les quartiers, les villes, les dpartements. Lieux o elles contribuent au quotidien la cration musicale et la dmocratisation de la culture. Espaces publics de mise en prsence soi et l’autre o l’on sculpte la musique avec des mots, des visages, des rencontres. Les bibliothques permettraient d’ancrer la culture numrique dans l’action publique.

Les bibliothcaires pourraient ainsi jouer pleinement leur rle de passeur, afin de poser les balises de la mmoire, de marquer les contenus et, l’image des marionnettistes, de tirer les fils de l’information.

Apprivoiser le futur

Pour mener bien notre travail de mdiation et d’accompagnement du public nous sommes souvent amens dmler un cheveau de rgles juridiques paralysantes. Plutt que d’tre ports par la vague numrique nous avons ainsi le sentiment d’tre pris en tau entre notre action mene dans le respect des droits d’auteurs et notre mission qui est de faciliter l’accs la musique sous toutes ses formes.

C’est pourquoi nous aimerions chercher avec vous des solutions adaptes aux besoins des bibliothques.

La signature de conventions adaptes aux bibliothques (SACEM) nous avait permis de grer la diffusion musicale dans nos locaux. Peut-tre faut-il chercher une solution approchante, afin de rpondre nos
besoins en matire de numrisation, de consultation sur place ou en ligne de documents numriques, de tlchargement, d’actions se sensibilisation et de formation du public...

Ce serait l une faon d’entrecroiser les cultures digitales et les collections physiques, les usagers virtuels et les usagers prsents physiquement dans nos bibliothques.

C’est pour parler de ces diffrents enjeux que je souhaiterais, Madame la Ministre, vous rencontrer au nom de l’ACIM, afin de rflchir avec vous aux actions qui nous permettraient d’envisager autrement la place et
l’avenir de la musique en bibliothque.

Veuillez agrer, Madame la Ministre, l’expression de ma plus haute considration.

Arsne Ott

Prsident de l’ACIM

Coordonnes personnelles : 14 rue d’Eckbolsheim - 67380 Lingolsheim - ao.acim@gmail.com

ACIM - Nouveau sige social : 46bis rue Saint-Maur 75011 Paris

Trsorerie et adhsions : c/o Patrick Goczkowski 14 avenue des tilleuls 95320 Saint-Leu-la-Fort

SIRET : 382.220.945.00051 (en cours de changement) - Code APE : 9101Z

www.acim.asso.fr


Cette lettre a t rendue publique lors de l’Assemble Gnrale de l’ACIM qui s’est tenue le 31 mars Toulouse, lors des Rencontres nationales des bibliothcaires musicaux.

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